Angkor, victime de la sécheresse ?
Le magazine Pour la Science publie un intéressant article sur la question des changements climatiques s’étant produits au Cambodge dans les siècles angkoriens. Sans remettre en cause les facteurs sociaux, démographiques, historiques ou religieux qui ont pu précipiter le déclin du royaume angkorien, Loïc Mangin synthétise les conclusions d’une étude menée par Mary Beth Day, de l'Université de Cambridge, en Grande-Bretagne. Celles-ci mettent en évidence les changements de l'environnement (sécheresse) et confortent la thèse du rôle joué par les fluctuations climatiques. Nous reproduisons ici l’article dans son intégralité. Il est possible de le lire dans son contexte original sur le site de Pour la Science.
Angkor, entre sécheresses
et pluies torrentielles
Loïc Mangin
Publié dans Pour La Science, 04/01/2012
À partir du XIe siècle, la civilisation khmère s'est installée et épanouie au-dessus du lac Tonle Sap, au Cambodge, et a développé le plus important complexe urbain de l'ère préindustrielle. Aujourd'hui encore, de nombreux temples subsistent, dont Angkor Vat, ainsi que les vestiges d'un important réseau hydraulique. À la fin du XIVe et au début du XVe siècle, l'empire Khmer a sombré dans l'oubli. Plusieurs facteurs ont été proposés pour expliquer ce déclin : guerres, arrivée du bouddhisme Theravada, modifications des routes commerciales, surpopulation, contraintes écologiques... Pour y voir plus clair, Mary Beth Day, de l'Université de Cambridge, en Grande-Bretagne, et ses collègues ont étudié des sédiments afin de mettre en évidence les changements de l'environnement et des pratiques de gestion des eaux. Ces travaux confortent la thèse du rôle joué par les fluctuations climatiques et suggèrent que les Khmers ont été en quelque sorte dépassés par les événements.
Le site d'Angkor est parsemé de canaux, de douves, de digues et de bassins avec lesquels les Khmers collectaient, stockaient et distribuaient l'eau, notamment celle qui tombait chaque année en abondance lors des épisodes de mousson. L'un des plus grands réservoirs est le baray occidental, un bassin de huit kilomètres de longueur et deux de largeur, au centre duquel un temple est juché sur un îlot artificiel, le Mebon occidental. Creusé dès le XIe siècle, ce bassin contenait au maximum 53 millions de mètres cubes d'eau, dont 65 pour cent provenaient de la rivière Siem Reap, et 35 pour cent des précipitations. Les sédiments étudiés ont été prélevés au fond de ce bassin, dans une carotte de deux mètres de longueur (la plus longue jamais collectée), correspondant à environ 1 000 ans d'histoire. Qu'ont-ils révélé ?
Les rapports isotopiques du strontium, les taux de sédimentation, la densité des sédiments et leur couleur (qui reflète leur teneur en composés organiques) montrent que le baray occidental a reçu notablement moins de sédiments à partir du XIVe siècle, au début du déclin de l'empire khmer. Le volume d'eau était également très inférieur. Les analyses corroborent aussi les épisodes de sécheresses (aux XIVe et XVe siècles) qui avaient été déduits de l'étude de cernes d'arbres au Vietnam. Ces événements ont alterné avec des périodes de pluie inhabituellement intenses. À partir du XVIe siècle, après la chute de l'empire, on note une diminution de l'érosion. De même, l'écologie du bassin change dès cette époque, avec une prolifération d'espèces végétales liées à la baisse de la turbidité (l'eau n'était plus utilisée ni, par conséquent, brassée).
En outre, des traces ont mis en évidence des envasements à grande échelle du système hydraulique durant les XIIe et XIVe siècles, juste avant les épisodes de sécheresse. Enfin, des détériorations, des brèches, etc. datant de l'époque où le réseau était utilisé ont été constatées.
Ces changements observés dans la sédimentation, l'entretien et l'écologie du bassin résultent d'interactions complexes entre des facteurs climatiques et anthropiques, tels la gestion de l'eau et l'utilisation des sols, par exemple l'expansion de l'urbanisation. Il est difficile de distinguer le rôle de chacun, mais ils agissent souvent de pair, les contraintes environnementales conduisant à la modification des comportements. Néanmoins, selon M. B. Day, ces résultats montrent que l'entretien du système hydraulique n'a pas été suffisant au regard des modifications climatiques et hydrologiques. La variabilité extrême du régime météorologique est venue à bout des capacités d'adaptation des Khmers. En d'autres termes, ils ont été dépassés par les événements.

Conférence à Paris sur Banteay Chmar
Monsieur Claude Jacques, Directeur d’études à l'Ecole pratique des hautes études (EPHE), conseiller spécial pour Angkor auprès du directeur général de l’Unesco, donnera le 31 janvier un conférence sur le thème :
Quelques remarques sur le temples de Banteay Chmar
Mardi 31 janvier, de 11H à 12H30
à la Maison de l'Asie, salon du 1er étage
22 avenue du Président Wilson, 75116 Paris
Metro : Iéna ou Trocadéro
Photographies amateurs (1)
Angkor, et on le comprend évidemment, a toujours inspiré les photographes, depuis les premiers « découvreurs » du site jusqu’à Suzanne Held. Les photographes « amateurs » ne sont pas en reste : ainsi, on signalera la présence d’une intéressante galerie « Angkor » sur le site de Fabrice Chaix, constituée de douze clichés en noir et blanc parmi lesquels on reconnaitra Preah Khan ou le Bayon. De quoi faire rêver les futurs visiteurs d'Angkor.
Accéder à la galerie "Angkor" de Fabrice Chaix
Bokator à Angkor !
Voici une nouvelle réjouissante : la première rencontre internationale de Bokator, cet art martial khmer dont l’origine remonte à sans doute près de deux mille ans, se déroulera le 16 juillet prochain à Angkor, organisé sous l'égide de la FBC (Fédération de Bokator du Cambodge) et de la FFSCDA (Fédération Française des Sports de Contact et Disciplines Assimilées). 5 combattants français affronteront 5 combattants khmers.
Mélant des techniques de jambes et de poings, ainsi que le maniement d’armes rudimentaires, le Bokator est donc un art martial séculaire, comme en témoignent le grand nombre de bas-reliefs qui ornent les temples d’Angkor, en particulier le Bayon et Banteay Chhmar.
La rencontre aura lieu le samedi 16 juillet, de 16h à 19h, dans les arènes de l’hôtel Angkor Village, à Siemreap. L'entrée est de 10 $. Renseignements : 011 959 115.
Les tribulations d'un Chinois à Angkor

Dans les dernières années du XIIIe siècle, la cité d’Angkor reçoit la visite d’un émissaire chinois, Tchéou-Ta-Kouan, qui décide de rédiger un rapport sur ce qu’il y voit. A cette époque, Angkor, tel que nous le connaissons aujourd’hui, est achevé, mais déjà en décadence. Le Chinois écrit sur les mœurs, la politique, l’architecture, les coutumes. Partiellement détruit, le manuscrit, traduit en 1951 par Paul Pelliot, reste d’un grand intérêt pour imaginer la vie des Khmers dans les derniers temps d’Angkor ; il se révèle en outre souvent cocasse, voire comique. Voici donc quelques extraits de ce livre dont on ne saurait trop conseiller la lecture aux visiteurs d'Angkor.
Lascives Khmères ?
« Toutes les personnes que j'ai vues disent en outre que les femmes indigènes sont très lascives. Un ou deux jours après l'accouchement, elles s'unissent à leur mari. Si le mari ne répond pas à leurs désirs, il est abandonné. Si le mari se trouve appelé par quelque affaire lointaine, cela va bien pour quelques nuits. Mais, passé une dizaine de nuits, sa femme ne manque pas de dire: "Je ne suis pas un esprit ; comment pourrais-je dormir seule ?" Leurs instincts licencieux sont très ardents; toutefois j'ai aussi entendu dire que certaines gardaient leur foi ; Les femmes vieillissent très vite, sans doute à cause de leur mariage et de leurs accouchements trop précoces. A vingt ou trente ans, elles ressemblent à des Chinoises de quarante ou cinquante. »
« Gay Angkor »
« Dans ce pays il y a beaucoup de mignons qui tous les jours vont en groupe de dix et plus sur la place du marché. Constamment ils cherchent à attirer les Chinois, contre de riches cadeaux. C'est hideux, c'est indigne. »
Impudeur khmère
« Le pays est terriblement chaud et on ne saurait passer un jour sans se baigner plusieurs fois. Chaque famille a un bassin . sinon, deux ou trois familles en ont un en commun. Tous, hommes et femmes, entrent nus dans le bassin. Seulement, quand le père, la mère, ou des gens d'âge sont dans le bassin, leurs fils et filles ou les jeunes gens n'y entrent pas. Ou si les jeunes gens se trouvent dans le bassin, les personnes d'âge s'en tiennent à l'écart. Mais si on est de même âge, on n'y prête pas attention, les femmes cachent leur sexe avec la main gauche en entrant dans l'eau, et voilà tout. »
Laideur et élégances...
« Physiquement ils sont grossiers et laids, et très noirs. Ce n'est pas le cas seulement de ceux qui habitent les recoins isolés des îles de la mer, mais pour ceux mêmes des agglomérations courantes il en est sûrement ainsi. Quant aux dames du palais et aux femmes des maisons nobles, s'il y en a beaucoup de blanches comme le jade, c'est parce qu'elles ne voient pas les rayons du soleil. En général, les femmes, comme les hommes, ne portent qu'un morceau d'étoffe qui leur ceint les reins, laissent découverte leur poitrine d'une blancheur de lait, se font un chignon et vont nu-pieds.
Tous, à commencer par le souverain, hommes et femmes se coiffent en chignon et ont les épaules nues. Ils s'entourent simplement les reins d'un morceau d'étoffe. Quand ils sortent, ils y ajoutent une bande de grande étoffe qu'ils enroulent par-dessus la petite. Pour les étoffes, il y a beaucoup de règles, suivant le rang de chacun ; Parmi les étoffes que porte le souverain, il y en a qui valent trois à quatre onces d'or ; elles sont d'une richesse et d'une finesse extrêmes. Bien que dans le pays même on tisse des étoffes, il en vient du Siam et du Champa, mais les plus estimées sont en général celles qui viennent de l'Inde, pour leur facture habile et fine. »
La légende de la femme-serpent
« Pour ce qui est de la Tour d'or à l'intérieur du palais [Tchéou-Ta-Kouan décrit ici le Phiménéakas], le souverain va coucher la nuit à son sommet. Tous les indigènes prétendent que dans la tour il y a un génie qui est un serpent à neuf têtes, maître du sol de tout le royaume. Ce génie apparaît toutes les nuits sous la forme d'une femme. C'est avec lui que le souverain couche d'abord et s'unit. Même les épouses du roi n'oseraient entrer. Le roi sort à la deuxième veille et peut alors dormir avec ses épouses et ses concubines. Si une nuit le génie n'apparaît pas, c'est que le moment de la mort du roi barbare est venu ; si le roi barbare manque une seule nuit à venir, il arrive sûrement un malheur. »
Une langue spéciale...
« Ce pays a une langue spéciale. Bien que les sons soient voisins des leurs, les gens du Champa et du Siam ne le comprennent pas. Un se dit mei ; deux, pie ; trois, pei ; quatre, pan ; cinq, po-lan ; six, po-lan-mei ; sept, po-lan-pie ; huit, po-lan-pei ; neuf, po-lan-pan ; dix, ta. »
Les Barangs d'Angkor
« Les Chinois qui arrivent en qualité de matelots trouvent commode que dans ce pays on n'ait pas à mettre de vêtements, et comme en outre le riz est facile à gagner, les femmes faciles à trouver, les maisons faciles à aménager, le mobilier facile à acquérir, le commerce facile à diriger, il y en a constamment qui désertent pour y rester. »
Femmes et commerces
« Dans ce pays ce sont les femmes qui s'entendent au commerce. Aussi, si un Chinois en arrivant là-bas commence toujours par prendre femme, c'est qu'il profite en outre des aptitudes commerciales de celle-ci. Chaque jour se tient un marché qui commence à six heures et finit à midi. Il n'y a pas de boutiques où les gens habitent, mais ils se servent d'une espèce de natte qu'ils étendent à terre. Chacun a son emplacement. J'ai entendu dire qu'on payait aux autorités la location de la place. Dans les petites transactions, on paie en riz, céréales et objets chinois ; viennent ensuite les étoffes ; pour ce qui est des grandes transactions, on se sert d'or et d'argent. D'une façon générale les gens de ce pays sont extrêmement simples. »
Paul Pelliot, traducteur de Tcheou Ta-Kouan
Qui était le roi Jayavarman VII ?

Jayavarman VII est incontestablement, parmi les rois angkoriens, celui qui suscite la plus grande fascination, convoquant une multitude d’énigmes et de fantasmes.
Le fait qu’il soit le seul souverain d’Angkor dont on possède des portraits sculptés participe d’évidence de sa notoriété. De nombreux éléments de sa biographie restent ignorés (et le resteront probablement à jamais), permettant de gloser sur la légende du dernier grand souverain d’Angkor, metteur en scène d’une apothéose khmère bientôt promise à la ruine et la décadence. Le moins qu’on puisse dire en se basant sur les éléments sur lui rassemblés, c’est qu’il a su marquer son époque. Angkor, sans lui, n’aurait pas le même visage.
En premier lieu, Jayavarman VII est un libérateur. On sait que 1177 est une année noire pour Angkor : les troupes du roi du Champa envahissent le royaume khmer et, entrant dans Angkor, pillent et dévastent la capitale avant de s’y installer. Ne pouvant accepter cette humiliation, le futur Jayavarman VII lève depuis les provinces des troupes composées de Khmers et de mercenaires ; il parvient à chasser l’occupant, après avoir écrasé l’armée ennemie sur le lieu où sera plus tard érigé le temple de Preah Khan. Fédérant ensuite les nombreux fiefs seigneuriaux khmers sous son autorité, il se fait sacrer « roi-dieu » en 1181, et se venge des Chams en allant jusqu’à annexer leur territoire. La grande stèle du Phiméanakas décrit ainsi l’épopée : « Ayant par sa patience dans l'infortune vaincu dans le combat ce [roi des Chams] dont les guerriers étaient comme un Océan sans limites, après avoir reçu le sacre royal, il posséda, par la conquête de Vijaya (capitale du Champa) et des autres pays, la terre purifiée, qui pouvait être dite sa maison. » Les bas-reliefs du Bayon ont immortalisé, de la plus belle façon, ces récits épiques.
Ensuite, Jayavarman VII est un bâtisseur, et même si l’on a peut-être surestimé le nombre de ses constructions (minorant d’autant le rôle de ses successeurs), il n’empêche qu’aucun roi n’avait à ce point marqué de son empreinte le territoire khmer. La politique de grands travaux menée par Jayavarman VII semble obéir à une tradition – mise en évidence par Philippe Stern – qui implique de s’atteler à trois catégories de chantiers : les fondations d’intérêt public (hôpitaux, gîtes, aménagements hydrauliques, etc.) ; les temples consacrés aux ancêtres (les labyrinthiques temples-monastères de Ta Prohm et de Preah Khan sont ainsi respectivement consacrés à la mère et au père du roi) ; un « temple-montagne », réplique microcosmique du mont Meru, axe central du monde et du Royaume (le Bayon).

Troisièmement, Jayavarman VII est un rénovateur, c’est-à-dire qu’il est l’instigateur d'une profonde mutation religieuse et matérielle au sein de la société khmère, tout en s’inscrivant dans la plus ancienne tradition angkorienne. Soucieux de s’identifier à Jayavarman II, fondateur quatre siècles plus tôt de la puissance angkorienne, Jayavarman VII choisit comme lui de se faire sacrer Monarque Universel sur le mont Kulen. Fondant Angkor Thom, une capitale nouvelle avec le Bayon comme axe central, il choisit de conserver le nom donné par le roi Yaçovarman Ier au « premier Angkor » : Yaçodharapura. C’est donc sur la base de ce legs prestigieux que Jayavarman VII va rénover et reconstruire le royaume khmer, déployant pour cela une énergie formidable. On ne peut qu’être d’accord avec les conclusions de Christine Hawixbrock qui, dans un Bulletin de l’EFEO de 1998, place ce règne « entre tradition et modernité ».
Grande nouveauté : le règne de Jayavarman VII se place sous l’empreinte du bouddhisme mahayana à qui le souverain accorde le statut de religion officielle, rompant avec des siècles caractérisés par la domination des cultes shivaïtes et vishnouïstes. Les thèmes hindous continuent d’être représentés dans les temples mais l’iconographie bouddhiste s’impose désormais majoritairement. A la triade indienne (Brahma, Vishnu, Shiva) succède donc une triade bouddhiste (le Buddha encadré par Avalokitesvara et la Prajnâpàramitâ). L’apparition des mystérieuses « tours-visages » (représentant en une même image le bodhisattva Lokesvara et le portrait du roi divinisé Javayarman VII) seront la matérialisation architecturale la plus spectaculaire de ce nouvel esprit ; elles témoignent superbement du génie créatif du souverain, autant que de sa volonté d’assoir une omnipotence sur le pays entier.

Javayarman VII est probablement mort entre 1218 et 1220. Dès lors, le déclin d’Angkor, amorcé à la fin du règne du souverain, est irrémédiable, malgré de fugitives et fragiles reconquêtes. Année après année, le pays se fragilise et se fissure, connait invasions et coups d’Etat, tandis que la fantastique machinerie hydraulique se détraque dangereusement. Les temples de Jayavarman VII subiront les outrages du temps, abandonnés aux étranglements de la forêt tropicale. Et Jean Boisselier de conclure : « Apparemment, après 1431, il ne restait rien de l'œuvre ambitieuse de Jayavarman VII que des monuments, certes, prestigieux mais qui avaient perdu leur raison d'être… Mais si tout l'édifice savant qui tendait à doter le Cambodge angkorien d'une puissance indiscutable et indestructible semble s'être écroulé au bout de quelque 250 années, il n'en reste pas moins que le système qui consistait à matérialiser la puissance du Souverain Universel et à associer tous les rites royaux hindouistes à la pratique du bouddhisme a été non seulement conservé par le Cambodge mais encore copié par divers royaumes bouddhistes du sud-est asiatique. Et cette survivance, comme ce rayonnement, jusqu'en notre XXe siècle, de conceptions élaborées du temps de Jayavarman VII est sans doute le résultat le plus étonnant d'une politique remplie d'innovations et, finalement, le témoignage inattendu de la réussite profonde de l'entreprise aussi bien que de la validité de la doctrine... » (« Pouvoir royal et symbolisme architectural : Neak Pean et son importance pour la royauté angkorienne », Arts asiatiques, tome 21, 1970)
Yann Cadoudal
Les mégapoles angkorisées de Chris Morin
En 2007, le photographe français Chris Morin découvre Angkor. Le spectacle des vestiges lui inspire un projet photographique nommé Il était une fois demain : que deviendraient les grandes mégalopes contemporaines si la nature reprenait ses droits ? Le photographe explique ainsi son projet :
"En parcourant les temples d’Angkor, j’ai été fasciné par la façon dont la nature s’était réapproprié les lieux. À l’apogée de leur splendeur, en pleine jungle, ces temples devaient être, toute notion esthétique mise à part, impressionnants comme le sont aujourd’hui les gigantesques édifices de ces multinationales où l’homme affirme sa domination sur la nature. Une nature qu’il contrôle et repousse toujours plus loin, imposant un univers minéral hyper codé, désigné, architecturé et urbanisé, souvent beau et assez prétentieux. (...) Angkor, aujourd’hui envahi par les lianes et sublime de poésie avec cette lointaine présence humaine que l’on peut ressentir encore... et demain Dubaï, Shanghai, New York, Rome, « le grand » Paris… Que deviendront ces espaces urbains, ces mégapoles « mégalopoles », ces civilisations aujourd’hui au sommet, mais sans doute voués à disparaître, comme les Mayas ou les Khmers ?..."
Lien vers les photos de Chris Morin
3 fabuleuses archives télévisuelles

Diffusée du 26 février 1965 au 17 juin 1969, la série L'Homme à la recherche de son passé, réalisée par Pierre Barde et commentée par Henri Stierlin, a réuni devant les caméras de la Télévision Suisse Romande les archéologues les plus réputés de langue française.
Trois émissions fabuleuses consacrées à Angkor sont disponibles sur le site des archives de la TSR. Il y a quelque chose de très émouvant à entendre Bernard-Philippe Groslier, qui dirigeait alors la conservation du site d'Angkor, témoigner de son travail pour préserver les splendeurs khmères de l'emprise de la végétation.
La langue élégante de Groslier, la beauté des cadrages, le rythme maîtrisé des plans : tout ceci participe de l'intérêt de ces trois films documentaires qui chacun durent environ une quarantaine de minutes :
Première émission : Angkor-Vat ou le royaume de l'eau
Seconde émission : La résurrection d'Angkor
Troisième émission : L'Univers du Bayon

Bernard-Philippe Groslier (1926 - 1986)
Un siècle d'histoire de l'EFEO

Cette nouvelle édition, publiée à la veille de l'achèvement du grand chantier de restauration du temple-montagne Baphuon (1995-2011), inauguré sous le haut patronage de Sa Majesté Norodom Sihamoni, roi du Cambodge, et de François Fillon, Premier ministre français, veut commémorer cette étape majeure de l'histoire qui lie la France et le Cambodge.
Pour restituer, après les années tragiques, ce prestigieux monument adossé à l'enceinte du Palais royal d'Angkor, il a fallu dégager les éboulis, retrouver le tracé des murs, identifier trois cent mille blocs de grès sur plus de dix hectares, redéfinir les plateformes, reconstruire les gopura et les galeries des étages supérieurs. Les amples travaux de conservation ont mieux fait comprendre les idées qui animaient l'esprit des bâtisseurs d'Angkor, les processus de construction et les séquences temporelles des phases de réaffectation et de refonte religieuse du temple. Dans cet ensemble du XIe siècle originellement sivaïte, le grand Buddha couché qui occupe depuis la seconde moitié du XVIe siècle la face Ouest du deuxième étage, devient le spectaculaire témoignage des transformations qui ont fait bouger l'histoire du Cambodge.
Cette publication est l'occasion, pour les chercheurs de l'EFEO travaillant au Cambodge et pour son directeur Franciscus Verellen, de faire le point sur les études khmères, de rendre hommage à tous ceux qui les ont précédés sur ce fascinant terrain d'études, et d'en offrir un aperçu au grand public.
Source : EFEO
Initiation à la symbolique angkorienne
Le combat fratricide des singes Valin et Sugriva (temple de Banteay Srei)
Texte : Yann Cadoudal
En arpentant les temples d’Angkor, nous avons parfois rencontré des visiteurs qui pensaient, en toute bonne foi, reconnaitre des fortifications dans un mur d’enceinte, ou qui assignaient aux douves d’Angkor Vat une fonction défensive. D’autres s’étonnaient de la raideur excessive des escaliers ou de l’exigüité de certains porches, se demandant comment ces temples pouvaient accueillir leurs fidèles. Ce sont là des erreurs d’appréciation répandues, et il faut reconnaitre que le symbolisme de l’architecture angkorienne est à ce point foisonnant qu’il est parfois difficile à appréhender pour nous autres Européens…
Il faut bien se persuader, en premier lieu, que les temples d’Angkor ne sont ni des châteaux-forts, ni des cathédrales, ni des palais. Comme le rappelait Georges Coedès dans un célèbre texte de 1933, un temple comme le Baphuon, un monument funéraire comme Angkor Vat ou un panthéon comme le Bayon sont des résidences divines, dont le plan et la décoration doivent être interprétés, non de l'extérieur, mais de l'intérieur, du point de vue des dieux qui y demeurent. Et, de fait, si on décide de contempler les bas-reliefs d’Angkor Vat en en faisant scrupuleusement le tour (dans le sens ou pas des aiguilles d’une montre), on constatera qu’ils ne respectent pas la chronologie des récits mythologiques ; c’est tout bonnement parce qu’ils ont été gravés pour honorer des dieux, pas pour faciliter la visite des touristes occidentaux !
Les temples d’Angkor, dont l’état ruiné rend parfois les visites hasardeuses ou labyrinthiques, doivent donc se découvrir avec un œil neuf, débarrassé de certaines de nos conceptions modernes. Parallèlement, il est nécessaire, à notre avis, de pénétrer dans les temples en ayant des notions sur les religions orientales (hindouisme et bouddhisme) et leur symbolisme, sans quoi on risque fort de passer à coté du génie angkorien.
Ces quelques exemples visent à exposer une première introduction au symbolisme d’Angkor.
Angkor : tout pour les dieux, tout pour le roi
La période dite « angkorienne » débute par un acte fondateur : en 802, Jayavarman II institue le culte du « dieu-roi » sur le mont Kulên, à quelque 30 kilomètres au nord-est d’Angkor. Le choix d’une montagne n’est pas neutre : il s’agissait de représenter symboliquement le mont Meru des traditions hindoues, montagne mythique où trônent trente-trois divinités, dont Indra le roi des dieux auquel Jayavarman II s'identifiera.
Les monumentaux « temples-montagnes » qui seront bâtis par des générations de rois khmers auront alors une même fonction politico-magique : on élèvera sur leur hauteur un sanctuaire central au sein duquel le « dieu-roi » sera adoré sous la forme du linga royal, statue de pierre de forme phallique symbolisant à la fois l’essence divine du souverain et le dieu Shiva, et au culte duquel sera consacrée une famille de prêtres. Diverses divinités, ainsi que certains défunts prestigieux (rois, parents des rois), seront parallèlement vénérés dans les sanctuaires secondaires du temple-montagne ou dans des temples plus modestes. En aucun cas, la masse du peuple ou des croyants ne sera admise à pénétrer en ces temples, car c’est aux brahmanes et aux rois que reviendra la charge d’honorer rituellement les multiples divinités.
« Tu es cela »
La vision du monde des constructeurs d’Angkor reposait, au moins jusqu’au XIIe siècle, sur l’hindouisme, même s’il convient de ne pas sous-estimer le poids des cultes anciens. On s’émerveille, en découvrant Angkor, de la profusion des milliers de divinités gravées dans la pierre, en ronde-bosse ou en bas-reliefs. Sur les frontons de chaque temple, c’est un bestiaire sacré qui s’anime devant nous : des garuda (mi-homme, mi-aigle), des naga (serpent), des apsara (danseuses célestes), des naudi (taureau, monture du dieu Shiva), des asura (démons), etc. On peut y reconnaitre toutes sortes d’épopées et de mythes : Khrisna en petit voleur de beurre, le héros Rama et sa brûlante épouse Sita, les rois-singes Valin et Sugriva, etc. Mais s’il est tout à fait possible de jouir des beautés angkoriennes sans rien connaitre de l’identité de ces divinités, il reste qu’il est difficile de prendre la mesure de l’architecture et des arts khmers si l’on ignore les grands principes de la religion hindoue…

Religion révélée (les Veda sont censés être la parole de l’Eternel), postulant l’existence d’un Absolu contenant toute chose, l’hindouisme - si l’on ne devait en retenir ici qu’un seul aspect - pourrait se résumer à cette phrase spéculative tirée des Upanishad : « Tu es cela ». Cette formule lapidaire postule l’identité entre notre âme individuelle et le principe universel, l’Absolu. La religion hindoue affirme ainsi en permanence l’identité entre le microcosme (l’homme) et le macrocosme (l’univers divin). Et dans le domaine architectural, et notamment à Angkor, cette conception se retrouve dans la volonté de reproduire ici-bas ce qui est censé exister là-haut.
Le symbolisme du mont Bakheng, ou comment 109 = 33
L’exemple des pyramides à degrés (« temples-montagne ») est une illustration exemplaire de cet aspect de la cosmogonie indienne. Pour les architectes de l’époque, la pyramide à degrés reproduit symboliquement, on l’a vu, le mont Meru, centre du monde des dieux dans les cosmologies indiennes.
Les murs d’enceinte et les douves évoquent respectivement les chaines de collines et les océans concentriques bordant le massif central du monde. On peut d’ailleurs remarquer que la capacité des plans d’eau à réfléchir l’image des monuments trouve une utilisation symbolique : les cosmogonies indiennes exposent en effet que le mont Meru est symétrique, selon un axe horizontal, et qu’il s’enfonce dans le sol dans des proportions équivalentes à son élévation céleste. Quiconque a contemplé Angkor Vat depuis les bassins de deuxième enceinte sait combien sont saisissantes ces images des tours réfléchies dans l’eau. A leur beauté plastique s’ajoute donc une dimension symbolique.
Ces représentations du mont sacré des hindous peuvent intégrer des éléments stupéfiants de complexité. Le symbolisme du monument du Phnom Bakheng (un temple-montagne situé au sud d’Angkor Thom) fut ainsi patiemment étudié par Jean Filliozat :
« Le Meru du Bakheng comporte sept plans : le plan de base, un massif à cinq degrés formant cinq plateformes superposées d'étendue décroissante de bas en haut mais d'égale hauteur et une plateforme supérieure plus basse portant un quinconce de tours. (…) Le massif aux cinq gradins réguliers porte 60 tours, 12 par étage, disposées une à chaque angle et une de chaque côté de chaque escalier. Regardé de l'un des points cardinaux, le monument ne montre que les tours d'une face. En bas, elles sont 12 mais paraissent 10, les deux extérieures de part et d'autre du passage d'escalier couvrent en effet les deux qu'elles flanquent en avant. Sur les cinq gradins, 20 tours sont visibles, 4 sur chaque gradin. Au sommet, 3 tours dominent : la centrale et les deux des angles de la plateforme placées du côté de l'observateur. Au total, à chaque point cardinal, le monument présente 33 tours. Ce nombre évoque immédiatement les dieux dits « Trente-trois » qui sont, dans la tradition indienne, les divins habitants du Meru. Abordé par l'une quelconque de ses faces, le monument offre donc au regard les 33 demeures divines caractéristiques de sa fonction de Meru. »
De la même façon, les cinq sanctuaires disposés en quinconce sur la terrasse supérieure du Bakheng figurent les cinq sommets du mont Meru décrits par les textes sacrés hindous. Mais si l’on monte jusqu’au sommet, seules trois tours sont visibles pour celui qui regarde une face du temple ; elles forment ainsi en face de chaque point cardinal une triade monumentale correspondant à la triade divine (Brahma le « créateur », Vishnou le « préservateur », Shiva le « destructeur ») tout en faisant partie du quinconce répondant aux cinq sommets du Meru.
M. Filliozat fait aussi remarquer qu’il y a, répartis autour de la tour centrale, 108 sanctuaires, nombre privilégié comme tous ceux qui contiennent les chiffres 1 et 8. Ainsi il existe 108 centaines de stances dans les Veda (textes sacrés de l’hindouisme ancien) ; d'autre part, dans le calendrier indien, chaque jour est divisé en 30 périodes et un an de 360 jours comprend ainsi 10 800 périodes…
La composante astronomique est également notable dans la composition du monument. Nous n’en donnerons qu’un exemple. Les 109 tours peuvent se décomposer en trois groupes : les 5 tours de la plateforme supérieure ; les 44 tours du plan de base ; les 60 tours des gradins. Le groupe de 60 tours rappelle immédiatement le cycle de la révolution de Jupiter (12 ans) qui, dans son multiple par cinq (12 x 5 = 60), sert fréquemment comme système de datation astronomique.
Les « tours-visages » de Jayavarman VII
Plusieurs des derniers grands rois d’Angkor, et notamment Jayavarman VII (qui fit bâtir à lui seul plus de monuments que tous ses prédécesseurs réunis), étaient non pas hindouistes mais bouddhistes. De nouvelles représentations symboliques sont ainsi apparues au XIIe siècle, à l’exemple des fascinantes « tours-visages » du Bayon qui frappent et convoquent l’imagination de tant de visiteurs d’Angkor.
Paul Mus, dans un compte-rendu des séances de l'Académie des inscriptions et Belles-Lettres de 1936, affirme que ces tours à quatre visages (chacun orienté dans l’axe d’un point cardinal) symbolisent le mythe bouddhiste du « Grand Miracle » de Sâkyamuni projetant à tous les points de l’espace des dédoublements de lui-même. En représentant la divinité avec quatre visages (c’est aussi ainsi que l’on représente le dieu hindou Brahma), le sculpteur ne cherche pas à créer un être quadricéphale, une créature merveilleux : il exprime symboliquement l’omniscience de la divinité sur l’univers entier, ramassé par convention en ses quatre orients.
Mais les visages en pierre du Bayon sont aussi des « statues d’apothéose », c’est-à-dire qu’elles représentent à la fois une divinité bouddhiste (en l’espèce, le bodhisattva Lokesvara) et le portrait du roi divinisé Javayarman VII. Les multiples tours-visages du Bayon, symbolisant par ailleurs les différentes provinces du royaume khmer (ou plus précisément le centre religieux et administratif de chaque province), exposent ainsi à la fois l’extension de la révélation bouddhiste et la puissance royale rayonnant sur tout le territoire. Réplique miniature du pays tout entier qui se trouve ainsi magiquement pénétré par le « moi subtil » du dieu-roi, le Bayon exprime, comme le fait remarquer Paul Mus, la doctrine centrale du Lotus de la bonne loi, traduite en pierre, et ramenée au territoire khmer, sous l'effigie de Jayavarman VII.
Un lac himalayen en plein Cambodge ?
Parmi les nombreux monuments fondés par Jayavarman VII, le petit sanctuaire de Neak Pean, situé au cœur d’un bassin géométrique, se révèle l’un des plus chargés en symbolique sacrée puisqu’il a été conçu comme une réplique du plus éminent des lacs himalayens, le lac Anavatapta, considéré comme la source de tous les fleuves sacrés de l'Inde dans la cosmologie bouddhiste. Ainsi, suivant les écritures bouddhistes qui désignent des bassins où viennent se baigner rois et divinités, les quatre bassins distincts de Neak Pean peuvent figurer les baignades réservées. Et à l’imitation du texte décrivant quatre bouches d’où sortent des fleuves sacrés, on trouve à chaque point cardinal de Neak Pean des gargouilles en forme de masque d'homme, de lion, de cheval et d'éléphant.
Comme dans le cas du Bayon, cette symbolique himalayenne a une fonction à la fois religieuse, magique et politique : Jayavarman VII, traumatisé par l’effondrement d’Angkor en 1177 face aux armées chames, aurait voulu rétablir une autorité incontestable et invincible, et Neak Pean entrerait dans cette entreprise de restauration du royaume. Jean Boisselier l’explique ainsi : « Les textes bouddhiques nous permettent de comprendre pourquoi le Lac Anavatapta et la vertu de ses eaux jouent un rôle primordial. Ils nous révèlent, en effet, que, d'une part, le Lac durera autant que le kalpa, donc que ce monde dans lequel nous vivons, devant être le dernier à s'assécher à la fin des temps... Il est, d'autre part, bien établi que la possession de ses eaux assure au détenteur le plus haut degré de puissance magique. (…) Dès lors, on comprend toute l'importance de la réplique khmère d'Anavatapta : le Cambodge, semblable à l'Himalaya, est devenu le séjour de prédilection pour tous les dieux et cela jusqu'à la fin du kalpa... Et pendant tout ce temps, ses souverains seront assurés de disposer de la puissance universelle, cette puissance ne pouvant être discutée puisque, grâce à l'initiative de Jayavarman VII, ils seront les seuls à pouvoir disposer des eaux du Lac... La fondation a donc un effet double pour le Cambodge : elle garantit au royaume la durée en même temps qu'elle assure l'universalité à ses souverains... »
Les troublants alignements d’Angkor
Quiconque, sans rien savoir d’Angkor, observe un plan général des temples ou se promène sur Google Earth ne peut manquer d’observer que plusieurs temples semblent s’aligner selon l’axe Est-Ouest. En 1939, Groslier, se basant sur une carte du groupe d’Angkor, avait déjà relevé une trentaine d’alignements ou de dispositions géométriques qui semblent prouver l’existence d’une géographie sacrée de grande ampleur. Il avait ainsi noté l’alignement ouest-est reliant Phimeanakas, la Porte de la Victoire, Spean Thma et le Mébon oriental ; il a mis en évidence le fait que le Bakheng, le Prah Khan et Banteay Kdei forment un triangle équilatéral de 4 640 mètres (en rouge sur le plan ci-contre) ; ou encore que les distantes Phimeanakas — Prah Khan, Prah Khan — Neak Peân, et Neak Peân — Takeo sont rigoureusement égales à 2 560 mètres…
Pierre Paris, dans un numéro de 1941 du Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient, est allé plus loin en exposant le grand nombre des temples situés sur des alignements solsticiaux. En se basant sur deux points d’horizon (le coucher du soleil un soir de solstice d’hiver, et le lever de soleil un matin de solstice d’été), il démontre qu’on peut déterminer une ligne reliant deux ou plusieurs temples, parfois distants les uns des autres de dix kilomètres ! On sait en outre que l’importance du Nord-Est (correspondant grosso modo à cet axe solsticial) est notable dans les rituels funéraires cambodgiens, et ce jusqu’à aujourd’hui. On trouve aussi des alignements selon l'axe solsticial Nord-Ouest — Sud-Est : la célèbre Porte des Morts, qui se situe à l'Est de l’enceinte, est ainsi traversée par un axe la liant à la porte orientale de l'enceinte extérieure de Banteay Kdei, au temple de Ta Prohm et à Prah Palilay, tous les quatre appartenant à l’époque du Bayon... (en jaune sur le plan ci-dessus)
On le voit, les archéologues angkoriens ont encore de passionnantes énigmes à résoudre. S’il est permis de supposer que certains alignements relèvent du hasard, il n’empêche qu’on ne peut nier l’existence d’une géographie sacrée qui, alliée à une représentation magique du monde, s’imposait conjointement aux considérations géologiques, techniques ou économiques. En ce sens, Angkor demeure une cité singulière dont les mystères n’ont pas fini d’étonner.
Yann Cadoudal
Le conflit khmèro-thaï au regard de l’Histoire

Il y a quelques temps, Pierre-Yves Clais, l'une de figures les plus fameuses de la "communauté" française du Cambodge, a souhaité exprimer dans le journal Gavroche son point de vue sur la question du conflit khméro-thaï. Le texte ayant été quelque peu remanié par la rédaction de Gavroche, expurgé de ses éléments les plus polémiques, je me permets ici de reproduire in extenso cette salutaire mise au point.
Préah Vihear, le conflit khmèro-thaï au regard de l’Histoire
Par Pierre-Yves Clais
À la lecture de la presse anglophone de Bangkok, on est fréquemment surpris d’un manque patent de neutralité quant à l’affaire du temple de Préah Vihear. Le parti de la Thaïlande y est pris sans nuance et l’on va jusqu’à affirmer que les Cambodgiens seraient les véritables fauteurs de troubles, tout comme les premiers à tirer… Le souci de vérité tout comme l’amitié que j’ai pour le Cambodge me forcent ici à tenter de clarifier quelques points d’histoire concernant les rapports entre les deux pays.
Provenant de Chine méridionale, c’est vers la fin du IXe siècle que ceux qui allaient devenir les Siamois, puis les Thais, commencent à s’établir sur les marches septentrionales de l’empire khmer, au nord de la chaîne des Dangreks. Ils se renforcent progressivement jusqu’à devenir le Royaume Thaï d’Ayuthaya qui saccagera Angkor à deux reprises en 1351 et 1431, déportant chaque fois une grande partie de la population khmère et imposant sa suzeraineté sur le Cambodge, dont il annexera au fil du temps des provinces entières.
« Atlantide en sursis », avalé au Nord Ouest par le Siam et à l’Est par le Vietnam, le Cambodge allait tout bonnement disparaître. Conscient de cela, le roi Ang Duong sollicita en 1853 l'intervention de la France de Napoléon III. Mis au courant, les Siamois firent échouer ce traité d'alliance et c’est le fils d’Ang Duong, le Roi Norodom, qui signera finalement en 1863 ce traité de Protectorat avec la France.
L’influence des Anglais était forte sur le Siam, mais l’accord franco-britannique du 14 juillet 1884, avait reconnu comme « zone française » le bassin du Mékong, ce qui n’empêcha pas les Siamois de couper ledit bassin et de s’avancer à travers le Laos. Ces empiètements répétés conduisirent, en juillet 1893, une flottille française à remonter le Ménam jusqu’à Bangkok. La France fit alors le blocus des côtes, ce qui obligea la cour du Siam à renoncer à toute revendication sur la rive gauche du Mékong tandis que nous gardions en otage les provinces de Chantaboun et de Paknam. Des troupes de la marine occupèrent ces régions jusqu’à la Convention de 1904 qui rendait au Cambodge la province côtière de Koh Kong ainsi que celle de Steung Treng, assorties des régions de Melou Preï et Tonle Repou, territoires cédés par le Siam au Laos et réintégrés au Cambodge par la France.
Cette Convention de 1904 conduisit au Traité de 1907, où, contre retour au Siam des provinces de Trat, Chantaboun et du territoire de Dan Sai dans l’actuelle province de Loei, le Roi Chulalongkorn (Rama V) abandonnait à la France, qui les rétrocédait au Cambodge, les provinces de Battambang, de Sisophon et de Siem Reap.
LA BATAILLE DE KOH CHANG
Lorsque le Roi Sisowath pu finalement se rendre à Angkor reprendre possession de ces terres indubitablement khmères il déclara que c’était là « la plus grande gloire de son règne ». Mais les Siamois ne renoncèrent jamais, profitant de la défaite française face à l’Allemagne lors de la seconde guerre mondiale, ils violent immédiatement le pacte de non-agression signé avec la France le 12 juin 1940.
Le Premier ministre thaïlandais Phibun organise alors une série de manifestations nationalistes et anti-françaises à Bangkok, puis des escarmouches frontalières se succèdent le long du Mékong. L’aviation thaïlandaise, supérieure en nombre, bombarde de jour Vientiane, Sisophon, et Battambang en toute impunité. Les forces aériennes françaises tentent des raids en représailles, mais les dégâts causés sont bien moindres. En décembre 1940, la Thaïlande occupe Pak-Lay et le Bassac.
Début janvier 1941, Bangkok lance une offensive sur le Laos et le Cambodge. La résistance franco-indochinoise est en place, mais la plupart des unités sont surpassées par les forces thaïlandaises, mieux équipées (20 chars côté français, 134 côté siamois). Les Thaïlandais occupent rapidement le Laos, alors qu’au Cambodge la résistance française est meilleure.
Le 16 janvier, la France lance une large contre-offensive menée par le 5e REI (Régiment Etranger d’Infanterie) sur les villages de Yang Dang Khum et de Phum Préav, où se déroulent les plus féroces combats de la guerre. La contre-attaque est bloquée et s’achève par une retraite, mais les Thaïlandais ne peuvent poursuivre les forces françaises, leurs blindés ayant été cloués au sol par les canons anti-char français (qui, faute de moyens adéquats, avaient été tractés sur place par des bœufs).
Alors que la situation à terre est critique pour la France, l’amiral Decoux donne le feu vert pour exécuter une opération contre la marine thaïlandaise. L'ordre est donné aux navires de guerre disponibles d’attaquer dans le golfe de Thaïlande. Au matin du 17 janvier 1941, le « groupe occasionnel » attaque les navires thaïlandais à Koh Chang. Bien que la flotte ennemie la surclasse largement en nombre, l'opération de la marine française, s'achève par une victoire complète. À l'issue du combat, une bonne partie de la flotte de guerre thaïlandaise est détruite. Mais, le 24 janvier, la bataille aérienne finale a lieu lorsque l’aéroport de Siem Reap est atteint par un raid des bombardiers thaïlandais.
Le Japon intervient rapidement dans le conflit au profit des Thaïs, impose un armistice, puis un traité de paix, le 9 mai, par lequel la France abandonne les provinces cambodgiennes de Battambang et Siem Reap, ainsi que les provinces laotiennes de Champassak et Sayaburi, soit un territoire de plus de 50 000 km2 habité par 420 000 personnes.
Les territoires annexés au Cambodge ne seront restitués par la Thaïlande, sous pression internationale (traité de Washington), qu'en novembre 1947. Mais dès 1953, alors que le Cambodge accède à peine à l’indépendance, des troupes thaïes investissent Préah Vihear, en chassent les fonctionnaires khmers et hissent leur drapeau national. Neuf ans plus tard, en 1962, l’habileté consommée du prince Sihanouk permit d’obtenir une décision internationale de justice et les Thaïs durent faire marche arrière, mais le répit allait être de courte durée, la guerre arrivait et Préah Vihear y serait engouffré.
RETOUR FORCE VERS L'ENFER
Passons sur les occupations successives du site par les armées en conflit, la reddition des dernières troupes de Lon Nol aux Khmers rouges en mai 1975, le pire moment de son histoire fut un effroyable holocauste orchestré il y a trente ans par l’armée thaïlandaise elle-même. Peu après la défaite des Khmers rouges en 1979, la Thaïlande fut submergée de réfugiés cambodgiens et pour démontrer au monde qu’elle ne pouvait seule sans argent gérer ce phénomène, elle planifia une atroce mise en scène.
Au matin du vendredi 8 juin 1979, 110 bus se rangèrent devant le camp de Nong Chan qui abritait des dizaines de milliers de réfugiés cambodgiens. On leur déclara qu’ils allaient être transférés dans un camp plus à même de les recevoir et tous ces survivants du génocide Khmer rouge furent renvoyés en enfer…
Fort éloigné de Nong Chan, le site de Préah Vihear avait été choisi à dessein, on se vengeait de la perte du temple en 1962. Une falaise abrupte couverte de jungle, des mines par milliers, l’issue ne faisait pas de doute… Comprenant ce qui allait se passer, les malheureux réfugiés durent être sortis des bus sous la menace des armes. Des scènes horribles eurent lieu : arrivés de nuit, bus après bus, les Cambodgiens furent poussés comme du bétail entre deux rangées de militaires sur un étroit chemin, non sans avoir été dépouillé de tout l’argent qu’ils possédaient. Les militaires maniaient leurs armes comme des bâtons et tiraient sur ceux qui refusaient de descendre le chemin. Terrorisés à l’idée de sauter sur les mines innombrables (posées par les Khmers rouges quatre ans auparavant), les réfugiés tentaient par tous les moyens de rester sur le chemin, mais plus haut, on poussait sans cesse de nouveaux malheureux et les gens étaient finalement forcés de marcher dans le champ de mines. Il fallut trois jours aux survivants pour traverser cette étendue de mort, de soif et de faim au milieu des cadavres en putréfaction et des blessés se tordant de douleur.
On estime à quarante-cinq mille le nombre de Cambodgiens ainsi expulsés. Pendant plusieurs jours, ils furent convoyés en enfer par une noria de bus, mais il est impossible d’estimer le nombre des victimes, l'armée vietnamienne, en contrebas du temple, n'a pas tenu de registre...
On ignore trop cette affreuse page d’histoire pour ne retenir que cette « Amazing Thailand » des brochures touristiques. Les torts des Thaïs à l’encontre des Khmers doivent être rappelés, non pour dresser à nouveau les peuples les uns contre les autres, mais pour que justice soit enfin rendue.
Les Cambodgiens n’agressent personne, ils sont trop conscients du déséquilibre des forces en présence, il n’y a de leur part que du courage et de la détermination à défendre leur pays, mais la Thaïlande a trop de problèmes intérieurs pour ne pas tenter d’exploiter le mythe de l’Union Sacrée contre la barbarie du voisin, les morts du passé n’y changeront rien.
Cette tragédie est malheureusement loin d’un heureux dénouement, les Américains détestent trop Hun Sen pour raisonner leurs partenaires thaïs, et quant aux Français, il est peu probable qu’ils enverront une fois de plus des canonnières devant Bangkok…
Pierre-Yves Clais
Propriétaire du Lodge des Terres Rouges à Ratanakiri
Auteur du guide touristique Le Petit Futé Cambodge (jusqu'en 2009)
Ancien Casque Bleu au Cambodge (1992)
Tableau présentant les forces en présence. Source : Questions Défense.
Le Tombeau de Jean Commaille

Né à Marseille en 1868, assassiné à Siem Reap en 1916, Jean Commaille fut membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient de 1900 à 1916. Henri Parmentier, dans un numéro du Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient de 1916, rendit ainsi hommage à son confrère :
"Le 29 avril 1916, notre collaborateur Jean Commaille, conservateur du groupe d'Ankor, mourait assassiné, victime de quelques bandits alléchés par l'argent qu'il rapportait de Siemreap pour la paie des coulis C'était une grande perte pour l'Ecole et pour l'oeuvre même entreprise à Ankor, oeuvre à laquelle il s'était dévoué du plus profond de son âme. (...) Les dégagements du Bayon achevés, il entreprit ceux du Baphuon et de la Terrasse des Eléphants, et les avait déjà menés fort loin lorsqu'une mort brutale est venue interrompre ses travaux, mort d'autant plus cruelle et injuste que rien dans ses relations avec les indigènes ne pouvait expliquer l'attentat. Il était très aimé d'eux ; il savait les conduire sans brutalité, quoiqu'avec cette fermeté qu'ils comprennent, et peut-être même désirent, chez le chef qui a charge de les mener et qui leur garantit ce qu'ils veulent avant tout : la justice. Parlant couramment la langue du pays, il pouvait' expliquer ses ordres et y mêler cette verve humoristique qui galvanise les hommes et qui leur fait donner de bonne humeur, et presque sans s'en apercevoir l'effort attendu. La meilleure preuve de son influence, en dehors du témoignage de tous ceux qui le virent à la besogne, c'est que jamais le recrutement des coulis ne fut une difficulté pour lui ; et cependant il avait fallu faire passer ces bûcherons du travail de la forêt à la tâche toute différente, et qu'ils n'aiment guère, de remueurs de pierres. Sa mort fut un véritable deuil pour les ouvriers de ses chantiers, et c'est avec une sincère indignation qu'ils repoussèrent tout soupçon de connivence avec ses assassins. Sa mort prématurée a privé d'un dévouement passionné notre Ecole au service de laquelle il avait trouvé cette liberté et cet intérêt au travail - qui lui étaient indispensables ; et bien plus que par le petit monument qu'on lui élève près du Bayon qu'il a tant aimé, l'oeuvre même qu'il a réalisée à Ankor, au prix de tant de fatigues et de désintéressement, maintiendra sa mémoire, aussi longtemps que subsisteront ces vieilles pierres elles-mêmes auxquelles il s'est sacrifié."
Impossible, alors, de visiter le Bayon sans s'arrêter sur son tombeau, situé au sud-ouest du temple de Jayavarman VII.
Exposition sur les aventuriers d’Angkor
Le 2 janvier dernier s'est achevée à Paris, au Musée Cernuschi, une remarquable exposition photographique issue des archives de l'EFEO. Télérama la présentait ainsi : "L'Ecole française d'Extrême-Orient (EFEO), institution centenaire, possède depuis l'époque coloniale la mémoire photographique et cartographique de l'ancienne capitale de l'empire khmer. De cette boîte aux trésors contenant de précieuses plaques de verre des débuts de la photographie, le musée Cernushi, à Paris, a sorti 108 originaux (seuls les tirages sont exposés) qui racontent un siècle de restauration chaotique et aventureuse de cette forêt de temples."
Il est émouvant, assurémment, de pouvoir ainsi mettre un visage sur les grands aventuriers d'Angkor, Jean Commaille (dont le tombeau se trouve en face du Bayon), Henri Marchal ou ce cher Maurice Glaize dont Les Monuments de groupe d'Angkor ont accompagné tant de visiteurs dans leur première découverte des temples.

Jean Commaille
(c) EFEO

Henri Marchal
(c) EFEO

Maurice Glaize
(c) EFEO
Victor Goloubew, Henri Marchal, Paul Pelliot et Georges Trouvé
(c) EFEO
A lire : un compte-rendu très complet de l'exposition par Amaury Lorin.
L’ÉFEO récompensée

La Fondation Simone et Cino del Duca – Institut de France a attribué son Grand Prix d’archéologie 2011 au Centre de l’École Française d’Extrême-Orient (EFEO) à Siem Reap. Ce prix, doté de 200 000 euros, lui sera remis le mercredi 8 juin, sous la Coupole de l’Institut.
Le Grand Prix d’archéologie del Duca a été fondé en 1969 par la veuve du philanthrope italien Cino del Duca. Depuis la disparition de Simone del Duca en 2005, la fondation est abritée par l’Institut de France. Le prix d’archéologie est donc désormais décerné sur proposition et après décision de l’Académie des inscriptions et des belles-lettres. Il récompense une mission archéologique française dont les travaux constituent « un apport fondamental à la préservation du patrimoine mondial », selon le descriptif de l’Institut de France.
Pourquoi ce Fil d'Angkor ?
Découvrir Angkor et ne jamais pouvoir en revenir : c’est l’aventure qui est arrivée à nombre d’hommes et de femmes. Ce « Fil d’Angkor » traduira, jour après jour, ma passion pour les temples (pré)angkoriens, ceux du Cambodge bien sûr, mais aussi leurs vestiges à travers toute l’Asie du Sud-Est : Thaïlande, Laos, Vietnam, etc.
Publication de textes à visée historique ou artistique, recensions d’ouvrages ou de films, récits de découvertes, conseils pratiques à destination des voyageurs : le « Fil d’Angkor » est dédié à toux ceux qui auront eu la chance un jour de se confronter aux merveilles d’Angkor.
Yann Cadoudal
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"Le Fil d'Angkor" est animé par Yann Cadoudal :
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